Oú sommes nous ?
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A trois heures de bus de la Paz, se trouve l'un des plus hauts lacs navigables du monde, le fameux lago Titicaca
situé à cheval entre la Bolivie et le Pérou.
Après deux mois en terres arides, une telle immensité d’eau nous éblouit.
Nous passons deux jours sur l’Isla del Sol (Ile du soleil, pour les irréductibles rétifs à la langue de Cervantes) que l’on rallie en deux heures de bateau depuis Copacabana sur le littoral.
L’ile est la plus grande du lac mais ses dimensions sont telles (10 km de long sur 5 de large) qu’on peut la traverser du nord au sud en quatre heures de marche. Une rando à laquelle nous avons renoncé sans regret… Selon la légende, l'Isla del Sol est le lieu de naissance du dieu Soleil. Il n'a pas
dû beaucoup s'eloigner du bercail car il tape fort et la simple ascension depuis le rivage jusqu’au sommet, chargés de notre rejetonne et d’un
gros sac-à-dos, par 3800 mètres d’altitude, a suffi à nous épuiser!
Le lieu est infiniment touristique mais en cette période de basse saison nous avons eu la bonne surprise de trouver peu de voyageurs. L’ile compte
environ 5000 habitants, des indiens d’origine quechua et aymara qui s’adonnent à l’artisanat et à l’élevage, comme en témoignent les nombreux troupeaux de moutons, ânes et
lamas.
Ces braves bêtes ne chôment pas : au quotidien, elles servent à acheminer les vivres
et en particulier l’eau dont l'approvisionnement se fait depuis la seule source qui se trouve au pied de l´île. Les habitants doivent donc remplir d'énormes citernes pour disposer d'eau
courante et les petits hôtels fonctionnent de la même manière. Autant dire qu'on est invité à être économe dans notre consommation. Le débit est d'ailleurs souvent maigrelet. Heureusement, le
système électrique qui permet de chauffer l'eau des douches, assorti d'une mauvaise isolation, occasionnent des coups de jus très efficaces pour bien se réveiller le matin!
L'île est en tout cas superbe avec ses côteaux en terrasses qui témoignent du lent travail des hommes depuis l'époque inca. Ces montagnes qui tombent dans l'eau bleue du lac ont presque des
allures d'îles grecques.
Le soir, nous dînons dans de petits restaurants chez l'habitant à la lumière des bougies (l'électricité est utilisée de façon très parcimonieuse). Nous sommes bien souvent les seuls clients. La
truite est le plat phare de l'île. Il nous faut parfois patienter une heure avant de la voir arriver dans nos assiettes... mais elle n'en est que meilleure...
Notre petit lama a laissé sa trace sur l'Isla del Sol. Quand elle reviendra dans 20 ans, ce monticule lui arrivera sans doute aux genoux.
Yolanda a 22 ans, elle travaille depuis l’âge de 9 ans dans une familla aisée de la Zona Sur comme bonne à tout faire. Au terme de “empleada”, elle préfère celui de “trabajadora del hogar” (littéralement “travailleuse du foyer”). Le choix du mot n’est pas anodin, il incarne le cheminement personnel de Yolanda.
Lorsqu’à 9 ans elle quitte son village pour aller rendre visite à une tante à La Paz lors de vacances scolaires, elle ne soupçonne pas le virage que va prendre son destin. Au lieu de la rendre à
ses parents à l’approche de la rentrée, sa tante change de domicile sans prévenir personne et embarque Yolanda, avant de finalement l’abandonner à
son sort pour filer avec le nouvel homme de sa vie. Yolanda ne parle alors pas un mot d’espagnol (l’aymara étant la seule langue qu’elle connaît) et quand la logeuse dont
le loyer n’a pas été honoré par la tante fugitive lui propose de la placer comme “niñera” (nounou), elle ne peut qu’aquiescer sans bien comprendre ce
qui l’attend.
Et voici comment Yolanda, petite fille de 9 ans, se retrouve nounou d’un nouveau-né. La mère de famille qui l’accueille la retrouve souvent en train de s’amuser avec les jouets du petit. Considérant qu’elle oeuvre à sa formation, elle ne juge pas bon de la payer avant ses 13 ans (“ce serait plutôt à toi de nous payer” lui dira-t-elle). Pendant ces 4 années, Yolanda apprend à cuisiner, à faire le menage, à s’occuper de la maison et des jumeaux nés entre temps pour lesquels elle voue une immense affection. “Aujourd’hui, ils ont 8 ans et m’appellent maman”, nous confie-t-elle. Le soir, elle regagne un réduit aménagé sous l’escalier qui lui tient lieu de chambre à coucher.
C’est vers cette époque qu’elle réalise que des jeunes filles, employées comme elle par d’autres familles de l’immeuble, sortent le soir, des cahiers sous le bras. Yolanda mène alors sa première bataille et finit par convaincre ses employés de la laissez aller aux cours du soir pour reprendre sa scolarité. “Je ne savais même pas compter, j’ai dit à ma patronne que pour les courses au marché, j’avais besoin de savoir soustraire, compter ma monnaie… et elle a fini par accepter.” Au fil des années, Yolanda parvient ainsi à terminer ses études secondaires. Elle s’affilie à une organisation appelée “Organización de las trabajadoras del hogar”, sorte de syndicat des employées de maison, qui lui dispense des petites formations en cuisine, décoration d’intérieur et qui surtout lui enseigne ses droits. Ainsi Yolanda parvient-elle, bon gré mal gré, à imposer à ses patrons le respect de quelques droits fondamentaux dont celui à une chambre à coucher et au repos le week-end. “Avant je travaillais du lundi au dimanche, non stop. Il a fallu beaucoup discuter. Mes patrons ne voyaient pas cela d’un bon oeil, ils voulaient m’empêcher d’aller aux réunions. Et puis en même temps, ils voyaient bien que grâce à l’organisation je faisais mieux mon travail, la maison était mieux tenue, les repas plus variés. Ils n’ont pas vraiment eu le choix car ils ne pouvaient pas se passer de moi!! ” raconte-t-elle d’un ton malicieux. Grâce à l’organisation, Yolanda a appris, nous dit-elle, à se respecter elle-même. Et à se surpasser aussi : depuis un an, elle participe chaque jeudi pendant une heure à une émission de la Radio Deseo où elle prend la parole en tant que membre de son organisation. “Pour que notre profession soit reconnue, pour qu’on sache qu’une employée de maison a aussi son mot a dire sur ce qui se passe dans notre pays.” Leur combat n’est pas fini : Yolanda et ses camarades veulent maintenant faire valoir leur droit à la Sécurité Sociale et à la retraite. “A quoi ça servirait que j’aie travaillé depuis mes 9 ans si je ne touche rien mes vieux jours venus?”.
Yolanda est consciente et fière de son parcours. Lorsqu'on lui demande à quoi elle rêve maintenant, elle nous dit dans un grand éclat
de rire : “Faire de la télévision!” Et cependant, son visage s'assombrit et son regard se voile quand on lui demande comment elle va combiner son travail et sa vie personnelle, quand elle voudra
des enfants à elle, etc. "Je n'ai pas le temps de penser à tout ça", murmure-t-elle.
Est-ce parce qu'on lui a volé son enfance que Yolanda a autant de mal à imaginer sa vie d'adulte?
Nous sommes convaincus qu'elle n'est qu'au début de son émancipation et, nous l'espèrons, au seuil d'une vie de femme épanouie.
L'une des figures les plus marquantes de La Paz se cache derrière des cagoules. Les mains protégées par des mitaines, les doigts noircis par le cirage, les vêtements sales et abîmés, les
chaussures nike ou puma en loques, on les rencontre à chaque coin de rue. A genou sur le trottoir ou assis sur leur minuscule tabouret, le visage cagoulé, penché contre la jambe de leur
client, ce sont les limpiabotas (cireurs de chaussure).
A première vue, notre esprit français trouve choquant d'accepter qu'un homme, souvent un adolescent, s'agenouille à nos pieds pour nettoyer nos chaussures. Cette vision est bien sûr celle
de petits privilégíés qui vivent dans un pays oú le système social garantit que jamais personne ne tombera dans ces extrêmités (du moins espérons-le). Ici, se faire cirer les pompes
est aussi naturel que de boire un café. Jeunes, vieux, riches ou pauvres tout le monde fait appel aux limpiabotas qui, pour 1 boliviano (10 centimes d'euros), vous rendent vos
chaussures comme neuves.
Intrigués par ces personnages cagoulés, nous décidons de les interroger. Trois d'entre eux ont accepté de témoigner et de se laisser filmer. Ils nous racontent leur existence. Evidemment ce n'est
pas un conte de fée.
Ci-dessous de gauche à droite : Freddy, Babas et Juan Carlos.
Voici déjà deux semaines que nous sommes à la Paz et nous avons un mal fou à nous résoudre à en partir!
La capitale gouvernementale a beau être laide, elle n'en est pas moins captivante : tentaculaire, grouillante, cahotique, elle est surtout très attachante.
Curieux constat pour une ville qui a priori fait un peu peur. On nous avait tellement rebattu les oreilles de ses innombrables dangers
et désagréments que les deux premiers jours, nous étions un peu sur nos gardes. Mais très vite, on s'y est senti incroyablement à l'aise, séduits par son caractère si particulier.
D'un point de vue purement physique, la ville est saisissante. Les constructions hasardeuses en brique s'étalent à perte de vue sur les flancs des montagnes qui enserrent le centre-ville où vivent les plus riches: autant de bidonvilles où s'entassent des milliers de gens dans des conditions bien précaires. Ici, plus on est pauvre, plus on vit dans les hauts. Transiter depuis El Alto (quartier le plus haut et le plus pauvre) jusqu'à la Zona Sur (quartier le plus bas et le plus riche) est d'ailleurs une véritable leçon de géographie sociale.
Dès le lendemain de notre arrivée, nous nous sommes aventurés à El Alto qui surplombe le centre-ville. Point de vue inverse tout aussi impressionnant.
Le dimanche, dans ce quartier qui s'apparente à une ville à part entière, se tient un gigantesque marché où se vendent toutes sortes de marchandises, dont d’innombrables contrefaçons.
Si El Alto n’a rien d’un coupe-gorge en plein jour, c’est tout de même un quartier misérable qui fait régulièrement la une des journaux pour ses faits-divers sordides et où les infrastructures les plus basiques font cruellement défaut. C’est d’ailleurs d’El Alto que déferlent chaque jour les hordes de vendeurs (plus souvent vendeuses) des rues.
La première semaine, nous avons eu tout loisir de découvrir le quartier populaire et non moins touristique de Sagárnaga.
Dans ce labyrinthe de rues escarpées, se concentrent les boutiques d’artisanat et quelques uns des marchés les plus pittoresques de la ville, dont celui dit des Sorcières (Mercado de las Brujas)
: des échoppes qui regorgent de grigris, amulettes et potions magiques en tout genre. Au –delà de faire la joie des touristes qui y trouvent des cadeaux insolites (foetus de lamas séchés pour qui
fait construire une maison, poudre censée exacerber le sex-appeal, breuvages miraculeux contre les rhumatismes, la ménopause, la transpiration excessive et j’en passe!!) , ces boutiques
fonctionnent comme une vraie alternative aux pharmacies. Nombreux sont les Paceños qui consultent les “sorcières” avant de s’adresser à un médecin.
Dans ce quartier, les étals des vendeurs ambulants (des femmes dans l’immense majorité) encombrent les trottoirs, débordant même sur les rues, rendant la circulation ubuesque.
Le trafic est de toute façon un autre aspect du chaos de la ville. A La Paz, un piéton étourdi est un piéton mort. Que vous soyez
chargé comme une mule, unijambiste ou mère de triplés, aucun véhicule ne vous laissera passer. Ca révolte au départ mais il faut s’y résoudre : c’est comme ça que ça fonctionne ici!! Pour le
coup, dans cette ville où le quatre roues est roi, il est super facile de se déplacer. Des centaines de minibus sillonnnent les rues, proposant chacun un trajet prédéfini qu’un vocero (homme ou
femme penché à la vitre) annonce en criant à la ronde. Le minibus s’arrête au gré de la demande des passagers. Autant dire n’importe où et n’importe quand.
La ville compte quelques musées très intéressants. On a pu aussi voir des oeuvres proposées pour la Biennale 2009, disséminées un peu partout dans la ville, dont deux tableaux très troublants
d'une certaine Rosemary Mamani Ventura.
Et puis, bien sûr, le 22 octobre, La Paz a été témoin d'un grand événement : les deux ans de Mam'zelle Zoé. Nous avons passé l'après-midi au parc Laikakota, un paradis pour les marmailles.
Et le soir, Zoé a eu droit à ses deux bougies...
La deuxième semaine, nous avons élu domicile dans un lieu très particulier, dégoté au hasard de nos pérégrinations. Située dans le quartier de Sopocachi (classe moyenne, on est 700 mètres
plus bas qu'à El Alto, 200 mètres plus bas qu'à Sagárnaga), la Casa Virgen de los deseos est un lieu fondé par le groupe Mujeres creando, un collectif féministe crée il
y a 16 ans, dont on peut trouver quelques slogans sur les murs de la ville.
Depuis 5 ans, ce lieu associatif propose différentes activités : café-restaurant (esprit
cantine, très bon marché), librairie (on y trouve éditions et presse alternatives ), conseil juridique gratuit pour les femmes en difficulté sociale (violence, endettement), logement (3
chambres louées au tout venant, dont une solidaire pour dépanner des femmes en grande détresse). La Casa a aussi une radio : Radio Deseo qui émet tous les jours des programmes traitant de
thèmes sociaux, culturels, politiques... Et, last but not least, elle fait également fonctionner une crèche Mi mamá trabaja, destinée en particulier aux femmes actives et/ou étudiantes. une
aubaine pour nous qui n'avons pas hésité à y caser Zoé quelques matinées.
Il y a trente ans la technique était presque perdue et le musée
fait partie d'un programme de sauvegarde du patrimoine artisanal qui a permis à certaines communautés indigènes de retrouver leur savoir faire ancestral.